Face à la guerre en Iran, l’Espagne a choisi le droit, la France l’ambiguïté. Entre pressions américaines, risques d’engrenage militaire et déclin occidental, se pose la question d’une voie indépendante fondée sur la souveraineté des nations et l’équilibre des puissances.
L’Espagne, cela a été dit à de nombreuses reprises, notamment par Dominique de Villepin, a sauvé l’honneur de l’Europe en adoptant une position claire sur le conflit en Iran. Elle a choisi une position courageuse en refusant l’utilisation de ses bases militaires par les Américains et a réaffirmé les principes du droit international contre une guerre illégale. Pour ces deux raisons principales, elle s’est attiré les foudres des Américains, qui ont menacé de bloquer les échanges commerciaux avec l’Espagne. En outre, elle avait eu l’outrecuidance, en juin 2025, de refuser la cible de dépenses militaires de 5 % du PIB préconisée par l’OTAN, ce qui ne lui a pas été pardonné.
La France a condamné mollement cette intervention américaine et prétend mener des actions défensives tout en déployant des forces conséquentes, visibles et donc servant potentiellement de cibles. Trois mobiles officiels semblent guider l’action française : honorer des accords de défense, protéger ses ressortissants et ses intérêts, participer aux actions de l’Union européenne. Derrière ces mobiles officiels se cachent sans doute d’autres intentions. D’abord, prosaïquement, la posture de chef de guerre a toujours servi la cote du chef de l’État, et cela se vérifie encore. Ensuite, Macron, après le discours sur la dissuasion nucléaire, n’est sans doute pas mécontent de promouvoir un leadership français, en Europe, sur les questions de défense, au moment où l’Allemagne affiche de nouvelles ambitions. Enfin, il rappelle aux Américains que la France pourrait aussi se rendre indispensable, même si elle a été, au démarrage de ce conflit, ignorée et totalement tenue à l’écart. Sans doute a-t-il cru, lui aussi, que cette guerre serait rapide et qu’il fallait, d’une certaine manière, en être pour en recueillir quelques fruits, au cas où ?
Mais c’est là que le piège se referme et que la sortie de l’ambiguïté, comme disait le cardinal de Retz, pourrait très vite se faire à nos dépens.
Un premier hangar sur la base navale française d’Abou Dhabi a été touché début mars, abritant des pièces essentielles au maintien en condition opérationnelle des navires déployés dans le secteur. Puis, on a déploré la mort tragique de l’adjudant-chef Arnaud Frion et de six blessés sur la base de Mala Quara, à Erbil, en Irak. Désormais, la menace se précise : « après l’arrivée du porte-avions français dans la zone d’opérations du commandement américain et son implication dans les opérations, nous annonçons à partir de cette nuit que tous les intérêts français en Irak et dans la région seront cibles d’attaques », a écrit, en fin de semaine dernière, le groupe Ashab-Al-Kahf, proche des Gardiens de la révolution iraniens. De son côté, Trump nous encourage à sortir de l’ambiguïté et nous pousse à la surenchère, notamment pour libérer la navigation dans le détroit d’Ormuz. Les Iraniens et les Américains, pour des raisons opposées, veulent nous voir rentrer dans la guerre.
Pour les Iraniens, c’est la stratégie de l’extension du conflit, notamment en Irak, avec sans doute, demain, des attaques sur notre base la plus importante de la région, Djibouti, à portée de tirs des Houthis. Pour les Américains, c’est une demande d’aide d’urgence devant le fiasco actuel, assortie à la fois de compliments et de menaces implicites si nous n’exécutons pas leurs désirs.
Comment sortir de cette nasse pour éviter de transformer des actions défensives en actions de guerre offensive, sachant que, comme l’a souligné le politologue Julien Freund, ce n’est pas nous qui désignons l’ennemi mais bien lui qui nous désigne. Comment éviter l’engrenage fatal qui nous conduirait à mener une guerre qui n’est pas la nôtre ?
C’est là que France et Espagne devraient se rejoindre, conjuguer leurs singularités et construire avec d’autres une alternative à la guerre mondiale qui est en train, peu à peu, de se dessiner sous nos yeux.
L’Espagne a affiché des principes, mais elle a peu de forces pour les faire appliquer. La France affiche une force réelle, mais on aimerait que son action soit plus conforme aux principes du droit international. Si ces deux pays, avec d’autres, conjuguaient force et principes, nous pourrions peut-être éviter le piège de Thucydide.
Dans l’immédiat, la France, dans la continuité de l’Espagne, devrait réaffirmer avec force le caractère illégal et disproportionné des guerres menées, appeler à un cessez-le-feu immédiat des deux côtés et militer pour des tentatives diplomatiques de règlement des différends. Elle pourrait ensuite, dans un second temps, parce que l’ONU ne fonctionne pas et que les BRICS ne constituent pas, à ce jour, une alternative crédible à l’ordre mondial, réunir une association des nations libres et souveraines favorables aux principes énoncés. On pourrait rapidement retrouver des pays qui souhaitent échapper à l’orbite américaine et à l’OTAN sans nécessairement rejoindre les BRICS. On pense au Canada, au Japon, aux pays européens du Sud, à l’Italie et à l’Espagne, ainsi qu’à la Hongrie ou à la Tchéquie, aux pays africains francophones, aux pays d’Amérique du Sud hors BRICS, ainsi qu’à Cuba, l’Algérie, la Serbie, le Liban, l’Arménie et tous les petits pays qui savent que le droit international a pour objet d’égaliser la puissance des nations souveraines.
Cette association des nations libres et souveraines pourrait, dans le cadre de l’ONU et de l’Assemblée générale, proposer une réforme du Conseil de sécurité et du système monétaire international qui permettent aux nations d’échapper aux logiques impériales, qu’elles soient américaines, russes ou chinoises. La France, plutôt que d’étendre son parapluie nucléaire à une Allemagne menaçant demain la Russie, pourrait garantir son assistance technique, militaire, à des pays comme le Liban, l’Irak, l’Égypte, Cuba ou l’Arménie.
Cette voie n’est sans doute pas la plus probable. Nos dirigeants d’aujourd’hui ont du mal à saisir l’ampleur du déclin de l’Occident. Les Américains s’opposeront sans doute à ce scénario et préféreront se sauver tout seuls dans le chaos du monde. Certains, enfin, pousseront la France à rejoindre le camp des BRICS — le débat existe chez les souverainistes — ce qui nous conduirait de facto à choisir un camp, là où la force de la France repose justement sur sa capacité de négociation et d’équilibre. Pour avancer sur cette association des nations libres et souveraines, il faudra, c’est une évidence, briser le carcan européen qui empêche la France de déployer sa vocation mondiale. Nous devrons, dans tous les cas, faire preuve d’imagination et de ténacité et nous inspirer toujours de de Gaulle : « Il y a un pacte séculaire entre la France et la liberté du monde ».
L’Espagne, cela a été dit à de nombreuses reprises, notamment par Dominique de Villepin, a sauvé l’honneur de l’Europe en adoptant une position claire sur le conflit en Iran. Elle a choisi une position courageuse en refusant l’utilisation de ses bases militaires par les Américains et a réaffirmé les principes du droit international contre une guerre illégale. Pour ces deux raisons principales, elle s’est attiré les foudres des Américains, qui ont menacé de bloquer les échanges commerciaux avec l’Espagne. En outre, elle avait eu l’outrecuidance, en juin 2025, de refuser la cible de dépenses militaires de 5 % du PIB préconisée par l’OTAN, ce qui ne lui a pas été pardonné.
La France a condamné mollement cette intervention américaine et prétend mener des actions défensives tout en déployant des forces conséquentes, visibles et donc servant potentiellement de cibles. Trois mobiles officiels semblent guider l’action française : honorer des accords de défense, protéger ses ressortissants et ses intérêts, participer aux actions de l’Union européenne. Derrière ces mobiles officiels se cachent sans doute d’autres intentions. D’abord, prosaïquement, la posture de chef de guerre a toujours servi la cote du chef de l’État, et cela se vérifie encore. Ensuite, Macron, après le discours sur la dissuasion nucléaire, n’est sans doute pas mécontent de promouvoir un leadership français, en Europe, sur les questions de défense, au moment où l’Allemagne affiche de nouvelles ambitions. Enfin, il rappelle aux Américains que la France pourrait aussi se rendre indispensable, même si elle a été, au démarrage de ce conflit, ignorée et totalement tenue à l’écart. Sans doute a-t-il cru, lui aussi, que cette guerre serait rapide et qu’il fallait, d’une certaine manière, en être pour en recueillir quelques fruits, au cas où ?
Mais c’est là que le piège se referme et que la sortie de l’ambiguïté, comme disait le cardinal de Retz, pourrait très vite se faire à nos dépens.
Un premier hangar sur la base navale française d’Abou Dhabi a été touché début mars, abritant des pièces essentielles au maintien en condition opérationnelle des navires déployés dans le secteur. Puis, on a déploré la mort tragique de l’adjudant-chef Arnaud Frion et de six blessés sur la base de Mala Quara, à Erbil, en Irak. Désormais, la menace se précise : « après l’arrivée du porte-avions français dans la zone d’opérations du commandement américain et son implication dans les opérations, nous annonçons à partir de cette nuit que tous les intérêts français en Irak et dans la région seront cibles d’attaques », a écrit, en fin de semaine dernière, le groupe Ashab-Al-Kahf, proche des Gardiens de la révolution iraniens. De son côté, Trump nous encourage à sortir de l’ambiguïté et nous pousse à la surenchère, notamment pour libérer la navigation dans le détroit d’Ormuz. Les Iraniens et les Américains, pour des raisons opposées, veulent nous voir rentrer dans la guerre.
Pour les Iraniens, c’est la stratégie de l’extension du conflit, notamment en Irak, avec sans doute, demain, des attaques sur notre base la plus importante de la région, Djibouti, à portée de tirs des Houthis. Pour les Américains, c’est une demande d’aide d’urgence devant le fiasco actuel, assortie à la fois de compliments et de menaces implicites si nous n’exécutons pas leurs désirs.
Comment sortir de cette nasse pour éviter de transformer des actions défensives en actions de guerre offensive, sachant que, comme l’a souligné le politologue Julien Freund, ce n’est pas nous qui désignons l’ennemi mais bien lui qui nous désigne. Comment éviter l’engrenage fatal qui nous conduirait à mener une guerre qui n’est pas la nôtre ?
C’est là que France et Espagne devraient se rejoindre, conjuguer leurs singularités et construire avec d’autres une alternative à la guerre mondiale qui est en train, peu à peu, de se dessiner sous nos yeux.
L’Espagne a affiché des principes, mais elle a peu de forces pour les faire appliquer. La France affiche une force réelle, mais on aimerait que son action soit plus conforme aux principes du droit international. Si ces deux pays, avec d’autres, conjuguaient force et principes, nous pourrions peut-être éviter le piège de Thucydide.
Dans l’immédiat, la France, dans la continuité de l’Espagne, devrait réaffirmer avec force le caractère illégal et disproportionné des guerres menées, appeler à un cessez-le-feu immédiat des deux côtés et militer pour des tentatives diplomatiques de règlement des différends. Elle pourrait ensuite, dans un second temps, parce que l’ONU ne fonctionne pas et que les BRICS ne constituent pas, à ce jour, une alternative crédible à l’ordre mondial, réunir une association des nations libres et souveraines favorables aux principes énoncés. On pourrait rapidement retrouver des pays qui souhaitent échapper à l’orbite américaine et à l’OTAN sans nécessairement rejoindre les BRICS. On pense au Canada, au Japon, aux pays européens du Sud, à l’Italie et à l’Espagne, ainsi qu’à la Hongrie ou à la Tchéquie, aux pays africains francophones, aux pays d’Amérique du Sud hors BRICS, ainsi qu’à Cuba, l’Algérie, la Serbie, le Liban, l’Arménie et tous les petits pays qui savent que le droit international a pour objet d’égaliser la puissance des nations souveraines.
Cette association des nations libres et souveraines pourrait, dans le cadre de l’ONU et de l’Assemblée générale, proposer une réforme du Conseil de sécurité et du système monétaire international qui permettent aux nations d’échapper aux logiques impériales, qu’elles soient américaines, russes ou chinoises. La France, plutôt que d’étendre son parapluie nucléaire à une Allemagne menaçant demain la Russie, pourrait garantir son assistance technique, militaire, à des pays comme le Liban, l’Irak, l’Égypte, Cuba ou l’Arménie.
Cette voie n’est sans doute pas la plus probable. Nos dirigeants d’aujourd’hui ont du mal à saisir l’ampleur du déclin de l’Occident. Les Américains s’opposeront sans doute à ce scénario et préféreront se sauver tout seuls dans le chaos du monde. Certains, enfin, pousseront la France à rejoindre le camp des BRICS — le débat existe chez les souverainistes — ce qui nous conduirait de facto à choisir un camp, là où la force de la France repose justement sur sa capacité de négociation et d’équilibre. Pour avancer sur cette association des nations libres et souveraines, il faudra, c’est une évidence, briser le carcan européen qui empêche la France de déployer sa vocation mondiale. Nous devrons, dans tous les cas, faire preuve d’imagination et de ténacité et nous inspirer toujours de de Gaulle : « Il y a un pacte séculaire entre la France et la liberté du monde ».

